La politique est-elle un métier?
source : http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3224,36-393641,0.html
Deux nouveaux livres apparaissent cette semaine en tête de gondole des librairies au rayon politique. Ces deux ouvrages émanent de personnalités bien différentes, un patron d’industrie et un philosophe dont le principal point commun est d'avoir fait partie du gouvernement Raffarin en tant que membre de la "société civile". Comme plusieurs de leurs collègues, MM. Mer et Ferry appartenaient à cette entité qu'on oppose à la "société politique" comme on oppose dans l'armée les civils et les militaires, comme on oppose dans la religion les clercs et les laïcs, comme on oppose en général les initiés et les amateurs. Ils devaient constituer l'innovation du Chirac nouveau, cru 2002 à 82,21% vol. Leur nomination était une réponse très médiatisée au coup de semonce du 21 avril qui a été interprété comme un ras-le-bol généralisé de la classe politique en place. Moins de deux ans plus tard, les relations souvent difficiles avec leur administration, leurs interlocuteurs et l'opposition politique, mais aussi avec leurs collègues du gouvernement et les élus de leur propre camp, ainsi que les échecs de la droite aux élections de 2004 ont contraint ces ministres à quitter leurs fonctions. L'interprétation des revers électoraux a conduit le Chef de l'Etat, sur proposition du Premier ministre, à nommer aux postes sensibles des "professionnels de la politique", c'est à dire des personnalités qui ont exercé un mandat électoral, disposent d'un réseau relationnel étendu, connaissent les codes de la rhétorique politique et sont des habitués du triptyque proposition, négociation, décision. Comme le pompier Lang était venu avec tout son art éteindre les flammes du pyromane Allègre, MM. Fillon, Sarkozy, Donnedieu de Vabres sont venus avec tout leur métier - mais aussi, ne l'oublions pas, avec de nouveaux moyens qui n'avaient pas été accordés à leurs prédécesseurs - panser les plaies ouvertes respectivement par MM. Ferry, Mer et Aillagon.
Ces changements ont semble-t-il apaisé la société civile (justement!). Que penser de ce constat? La politique est-elle donc affaire de métier? C'est à ces questions que tentent de répondre les ouvrages des ex-ministres. Il apparaît bien, malgré les méfiances de De Gaulle et des initiateurs de la Vè République vis à vis du monde politique et des partis, que l'idée de gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple doive concéder l'existence d'une profession de femme et d'homme politique réservant la direction des affaires publiques à une minorité de professionnels au cursus établi et similaire. Les professionnels de la politique, comme les boulangers, ont des écoles de formation (Sciences-PO, l'ENA) où on leur enseigne la rhétorique politique, l'art de la négociation et surtout où ils constituent un réseau de pairs et établissent des contacts durables. Ces professionnels ont leurs clubs, les partis politiques, comme d'autres ont leurs corporations, ils défendent des intérêts, ont des objectifs, rendent des comptes, ... ils leur arrive même de former des dynasties (les Delors, les Debré,...)
La politique semble malgré tout ne pouvoir se cantonner au métier. A mon avis, c'est bien plus que ça, c'est une vocation. Les femmes et les hommes politiques ont généralement exercé une autre profession, ils ont des spécialités différentes, certains (les élus locaux) ne peuvent vivre de leur mandat électoral. D'autre part, on peut avoir fait Sciences-PO, l'ENA et échouer durablement en politique. La vocation politique implique à la fois la passion, l'engagement, l'intérêt, les concessions à sa vie privée, mais aussi le charisme, la ténacité, la témérité, la solidité physique et morale. Plus que toute autre profession, la politique entraîne des choix personnels et publics, des rivalités, des responsabilités, qui méritent non seulement une préparation adéquate, mais surtout une confiance en soi et une solidité inébranlables.
Non seulement il faut être confiant en ses capacités, mais il faut savoir en convaincre les autres. C'est visiblement ce que ne sont pas parvenus à faire MM. Ferry et Mer. Est-ce par manque de conviction, de charisme ou par manque de métier, de réseaux, de soutiens?
