mardi, novembre 16, 2004

Le "progrès social" une locomotive sans frein?

article : Les débats sur le mariage gay et l'homoparentalité ont modifié l'image du pacs, créé il y a cinq ans
source : http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3226,36-387106,0.html

Séparation de l'Eglise et de l'Etat, école publique/école privée, congés payés, réduction du temps de travail, contraception, avortement, pacs... Tous ces sujets de société et bien d'autres ont cristallisé en leur temps les oppositions droite-gauche en France et monté, parfois violemment, une partie de la société contre l'autre. Tous ces acquis du droit français font aujourd'hui la quasi unanimité dans la classe politique (à part peut-être madame Boutin) à tel point qu'on peut facilement dire à droite : "il n'y a que les imbéciles qui ne changent pas d'avis" ou encore "ce qui était mauvais hier, est bon pour aujourd'hui". Ainsi, même si les convictions religieuses, les valeurs traditionnelles demeurent parfois, elles sont cantonnées, la plupart du temps, à la sphère privée : aucun homme politique, ni aucune femme politique (A part bien sur madame Boutin) catholique – et donc a priori opposé à l'avortement par conviction religieuse – n’oserait aujourd'hui remettre en cause cet acquis des femmes françaises.
Ce constat met en lumière deux perspectives intéressantes. La première est évidente, presque naïve. La gauche semble avoir toujours été à la pointe du progrès social face à une droite toujours très réticente au départ. En disant cela, je n'oublie pas que c'est un gouvernement de droite et une ministre de droite qui ont fait adopter la loi sur l'avortement qui fête cette année ses 30 ans, mais je ne veux pas ignorer non plus que madame Veil a subi plus d'insultes à droite de l'hémicycle et connu un plus grand soutien à gauche. C'était une époque où le pouvoir était sans partage à droite depuis près de 20ans et où les réformes "progressistes" devaient s'imposer plus par pression sociale, par nécessité que par réel enthousiasme politique.
La gauche serait donc cette force de progrès, très saine et nécessaire à notre démocratie. Néanmoins, ses échecs électoraux, l'alternance politique et les victoires de la droite montrent d'une part que les gens ont besoin de conserver des repères traditionnels et n'aiment pas voir la société bouger trop vite, et d'autre part que la droite a su, de son côté, évoluer face aux demandes des électeurs: on y trouve des défenseurs des droits des homos (Bachelot, Romero), des fervents défenseurs de la laïcité à la française (cf. le débat Chirac, Raffarin, Borloo vs Sarkozy), et même aujourd'hui des partisans d'une amélioration du Pacs, honni il y a 5ans!
La deuxième perspective est moins réjouissante. Sans être un vieux réactionnaire patenté, on peut se demander aujourd'hui vers quelle société on se dirige et quelles sont aujourd'hui les forces de pression d'une part, et les forces d'opposition d'autre part aux projets libéraux tant sociaux qu'économiques... Si ce qui était mauvais pour une importante partie de la classe politique il y a quelques années est aujourd'hui une vérité générale, c'est que rien ne freine plus le "progrès" social. On se rappelle plus ou moins le malaise de la gauche à l'époque du Pacs (Jospin n'y était, au départ, pas personnellement favorable et l'adoption du texte a été très longue car l'hémicycle, pourtant assez largement acquis à la Gauche plurielle de l'époque, avait été déserté en première lecture, chacun ayant sans doute mieux à faire qu'à se "mouiller" devant ses électeurs ), qui est ensuite devenu, avec les 35h (mais là aussi, malaise il y avait eu), un progrès symbolique du bilan du candidat Jospin. En tout cas on se souvient très bien de l'opposition en bloc de la droite (hormis Mme Bachelot) qui défend aujourd'hui becs et ongles ce pacs face à la perspective du mariage homo.
Ce constat sur l'évolution de la société nous invite clairement à penser aujourd'hui que, malgré les oppositions actuelles dans les deux camps (et parmi les ténors évidemment), le mariage homo et l'homoparentalité seront entrés dans les moeurs d'ici quelques (courtes) années et chacun aura oublié qu'il y avait été opposé. M. Mamère sera – et c’est sans doute ce dont il rêve secrètement – le Simone Veil du mariage homo et on fera un dossier mettant en valeur son courage et sa ténacité malgré les insultes personnelles et l’absence de soutien politique.
Il me semble du coup que les réactions, les oppositions, les freins à ces "avancées" sociales, trouvent leur place et leur efficacité non plus au sein de la classe politique et de la société tout entière, mais au sein des "communautés" dont on parle tant aujourd’hui : de la communauté musulmane opposée à l'avortement, à l'union homosexuelle, d'autres communautés religieuses moins visibles mais présentes dans l'intimité des familles et des églises (catholiques, protestants, juifs, orthodoxes...), … mais c'est un autre débat.
L'économie comme la société semblent donc évoluer en parallèle, sans réel frein durable à long terme, vers toujours plus de libéralisme. Est-ce le progrès, est-ce vraiment un bien?
J'ajoute un dernier point pour clore mon propos. Il est intéressant de noter que la quasi totalité des thèmes cités en introduction ont pris de l'importance dans l'Amérique puritaine au cours de la campagne présidentielle et que c'est sur la croyance dans ces valeurs (d'un autre temps pour beaucoup de français) que le président Bush a été réélu face à un John Kerry qui souhaitait les remettre en cause. Alors: erreur d'aujourd'hui, vérité de demain? Erreur outre Atlantique, vérité en France?