mercredi, novembre 10, 2004

Abidjan: le Bagdad français?

article:Tentative de médiation africaine en Côte d'Ivoire où les violences continuent
source: http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3212,36-386475,0.html

Depuis une semaine, les relations franco-ivoiriennes se sont fortement dégradées. En réponse aux frappes aériennes des troupes gouvernementales du président Gbagbo, qui ont fait 10 morts dont neuf soldats français samedi dernier, l'armée française a détruit une partie de la flotte aérienne ivoirienne et placé des barrages à plusieurs endroits du pays. Cette situation conflictuelle provoque de nombreuses polémiques à l'étranger où se pose, comme en France d’ailleurs, la question de la légitimité de l'intervention française. A l'ONU, l'ambassadeur ivoirien accuse la France de mener une politique néocoloniale en Côte d'ivoire et d’avoir "humilié" son pays en s'attaquant à son arsenal aérien. Prenant acte de l'échec de la diplomatie française, l’Afrique du sud s'apprête à intervenir pour tenter de remettre les belligérants autour de la table des négociations. Aux Etats-Unis, la presse à scandale se gausse des difficultés de la France en Côte d'ivoire, stigmatisant l'impuissance et l'illégitimité de l'intervention en Afrique de ce pays si prompt à donner des leçons sur la politique américaine en Irak.
Pourtant rien ne permet d'affirmer qu'Abidjan est le Bagdad français. Preuve primordiale s'il en est, c'est sous mandat de l'ONU et avec la "bénédiction" de la quasi totalité des pays qui y sont représentés que la France est intervenue en Côte d'ivoire. Sa mission est bel et bien d'assurer le maintien de la paix, de limiter les dégâts de la guerre civile entre forces gouvernementales et rebelles, et de protéger les populations civiles. Ces mêmes populations qui brûlent aujourd'hui le drapeau français, incendient les écoles françaises, et dénoncent une attitude néocoloniale de la France, conduisant les expatriés à fuir le pays après y avoir participé activement à la vie économique en créant des entreprises, en investissant des fonds, en tissant des partenariats.
Certes, cette attitude de l'ancienne métropole envers son ex colonie n'est pas neutre ni purement philanthropique. Il s'agit bien sûr de protéger les intérêts économiques français dans cette région francophone de l'Afrique où la France a toujours conservé une certaine influence. Mais, depuis la décolonisation des années 1960, la France y exerce plus ou moins un rôle de gendarme sous mandat de l'ONU qui a permis de limiter sensiblement le nombre de conflits et de morts dans cette partie du monde (exception faite du Rwanda où cette "protection" a montré ses limites).
Les enjeux humanitaires mis en avant par les responsables de l'intervention française sont touchants, ils ne parviennent pourtant pas à masquer l'intérêt stratégique (bien plus qu'économique dans un pays où les multinationales anglo-saxonnes sont parvenues peu à peu à effacer partiellement la présence des capitaux français - il en reste néanmoins quelques uns...) du maintien de l'influence française. Afin de conserver une certaine légitimité et un certain poids dans la région, elle doit pouvoir limiter les guerres civiles et éviter de se brouiller avec le principal acteur économique de l'Afrique occidentale. Car en effet, comme l'affirme le journaliste du Monde, l'époque où plus de 50 000 expatriés faisaient "tourner" l'économie ivoirienne et, le dimanche, du ski nautique sur la lagune d'Abidjan - l'époque où des maisons de négoce françaises exportaient le gros du café et du cacao - est révolue depuis... une génération.